Information sur Internet et éducation : la fiablité de Wikipedia comme faux problème
J'ai participé cette année à un projet éducatif à destination de collègiens, dans le cadre duquel j'ai rencontré certains enseignants qui me disaient (à demi-mots), combien ils pensaient important que je dise aux élèves : "Attention ! : Wikipedia n'est pas une source fiable" (note : pas tous les enseignants).
Ma réaction première a été de songer en moi-même : "tiens... mais d'ailleurs... qu'est-ce qu'une source fiable ..?". Et surtout j'aurais voulu prendre le temps de leur expliquer, qu'ils se trompaient à mon avis d'enjeu.
Leur dire que le problème qui se pose plus largement, est que le web offre désormais de nombreuses sources d'information alternatives, ou complémentaires aux vecteurs traditionnels (mainstream pourrait-on dire), et que l'usage de ces sources d'information, n'autorise pas l'économie d'une posture critique. Et donc que la question est : comment favoriser le développement de cette dernière ?
Il faudrait en passer par l'analyse d'exemple concret, à partir desquels il s'agirait non seulement d'adopter avec les élèves une posture critique (avec les enjeux de citoyenneté afférents), mais également de donner matière à appréhender les nouvelles logiques propres à la consultation, mais également à la diffusion d'information sur le web. Donc de favoriser par là le développement de nouvelles pratiques.
Je voudrais illustrer cela au travers d'un exemple.
D'un sondage à de multiples interrogations
Sur le portail de Yahoo!, on pouvait lire il y a quelques jours l'information suivante : "Les Marseillais sont les plus favorables au travail du dimanche". Il s'agissait d'une dépêche Reuters faisant état des résultats d'un sondage effectué par l'institut Opinion Way.
J'ai sourit à la lecture de cet énoncé, tout en me demandant ce que signifiait au fond un tel message, mais sans vraiment lire la dépêche (j'y reviens un peu plus bas)...
(note : j'avais également souvenir de "rumeurs" relatives à Opinion Way ; aussi j'ai interrogé Google : pour découvrir que plusieurs résultats mettaient en doute sa partialité ; la notice Wikipedia étant tout aussi avancée en ce sens.)
Le lendemain, alors que je parcourais quelques quotidiens en ligne, pour m'informer à propos des évolutions récentes autour de la loi Hadopi, un article de Marianne 2 m'a renvoyé "par hasard" vers le sondage.
On y évoquait en effet le retour du projet de loi gouvernemental sur "le travail du dimanche" (qui avait été retoqué par les Parlementaires), retour se faisant sous une autre appellation ("dérogation au repos dominical") via l'entremise d'un député-porteur (il s'agissait là de suggérer que l'Hadopi pourrait ainsi revenir "par la fenêtre").
Poursuivant ma lecture, j'ai appris que cette dérogation au repos dominical était actuellement portée par Richards Mallié, député des Bouches-du-Rhônes... qui défend là des intérêts régionaux.
Et que les résultats du sondage Opinion Way, annoncés par Reuters le 11 juin, avait fait l'objet d'une présentation publique aux Assises du Dimanche par l'UMP ; précisément le même jour.
A partir de cette petite expérience, je tire quelques réflexions.
Souligner de nouvelles pratiques
Je n'avais pas vraiment lu la dépêche Reuters : aussi je n'ai pas immédiatement fait le lien entre le sondage Opinion Way et les "Assises du dimanche" - et projets de lois afférents. Pourtant toutes les informations étaient présentes dans cette dépêche. J'y vois là :
i) le fait d'une "mauvaise habitude" consistant (parfois seulement.. heureusement) à être attiré par un titre, pour ensuite ne faire que survoler l'information contenue dans le corps de l'article - et j'ai l'intime conviction que c'est une pratique qui ne se limite pas à moi... et qui est une conséquence de la "surdose" (overload) d'informations disponibles.
ii) l'habitude de pratiquer une lecture hypertexte : les liens présents dans l'article de Marianne m'ont rapidement permis d'en savoir plus, parce que me le permettant à moindre frais (coût en temps) : la dépêche de Reuters ne comporte aucuns liens !
Ce qui me semble là essentiel à souligner : qu'un travail éditorial de qualité sur le web, suppose qu'on fasse du lien, c'est à dire qu'on tire des hyperliens : qu'on source.
En somme : permettre au lecteur d'y voir plus clair - ou pas...
J'ai également trouvé intéressant de constater que m'étant posé une question un jour, j'y revenais "presque par hasard" le lendemain : c'est à dire en cherchant autre chose... mais pas tout à fait sans lien non plus... bref par une forme de sérendipité.
J'avais ainsi laissé "une ancre" sous forme d'un Tweet (cela aurait pu consister en un bookmark, un statut Facebook, ou tout autre chose).
Et j'ai le sentiment que, confrontés à un océan d'informations, nous élaborons tous, chacun à sa façon, des stratégies pour se laisser la possibilité de revenir ultérieurement sur des points que l'on souhaite approfondir, mais sans savoir a priori quand, ni sous quelle forme.
Par exemple ici, je ne savais pas (consciemment du moins) qu'à partir de ce sondage, j'en arriverai à rédiger ce billet en rapport avec mon expérience en collèges... je devinais juste que je pouvais, pourrais en faire quelque chose.
Pour en revenir aux inquiétude des enseignants concernant la fiabilité de Wikipedia (et en creux du web plus généralement) : plutôt que de se demander (de façon un peu crispée), si l'on peut en conseiller l'usage à des élèves, parce que "peut-être ce n'est pas fiable", il me semble plus intéressant de faire le pari d'un développement de nouvelles pratiques et de l'adoption d'une posture critique vis-à-vis de l'information en général.
Par exemple ici, on pourrait remarquer que de tels sondages sont très souvent jetés en pature à l'opinion, je pense en particulier aux JT du midi, ou à des quotidiens comme Le Parisien ; et jetés incidemment entre deux autres titres - sans offrir plus de commentaires, ni de moyens pour poursuivre l'analyse (la dépêche de Reuters, par son absence d'hyperliens, ne se distingue d'ailleurs en rien d'une diffusion sur papier).
On pourrait faire remarquer que sans le web, un travail d'analyse complémentaire est tout simplement impossible (ou à un coût tellement élevé, que c'est du pareil au même).
Un regard citoyen sur l'information
On pourrait également à partir d'un tel exemple, se poser la question de la "neutralité" de l'information, en particulier dans le cas des sondages. En soulignant qu'il peut s'avérer là encore opportun, de mettre à profit les potentialités du web (exploration des hyperliens, utilisation des moteurs de recherches, recoupement de la multiplicité des sources et regards et analyses...), pour outiller ces questionnements.
Interroger dans le même mouvement, le rôle que peuvent jouer les nouvelles formes d'écriture hypertexte, dans la façon de consulter l'information mais aussi et surtout, si l'on retourne le point de vue, dans la façon de conditionner la consultation - voire la consommation de l'information...
Ainsi dans ce cas précis, il semble très légitime de s'interroger, au regard de la sortie dans les news des résultats du sondage, le jour même d'une réunion publique organisée par l'UMP pour promouvoir un projet de loi, sachant que les résultats du dit sondage, soutiennent à plein le dit projet...
Bien entendu il faudrait creuser plus avant : quels sont précisément les liens entre cet institut (et ses gens), et le gouvernement ? On pourrait également étudier la méthodologie utilisée pour produire ce sondage - et par extension amorcer une réflexion autour des sondages en général.
Ou encore analyser la façon dont est re-présenté un projet de loi gouvernemental qui a été retoqué par les Parlementaires, via un député-porteur - voir les intérêts en jeu - le point soulevé par Marianne...
Conclusion
Je repense à l'inquiétude des enseignants : le web est-il une source d'information fiable ? Je crois que ce n'est pas tant le problème premier.
Il s'agit avant tout de considérer de multiples sources d'information : dont il conviendra "bien entendu" d'interroger la fiabilité, c'est à dire notamment de savoir à chaque fois "qui parle" : et à mon avis c'est d'ailleurs là que réside un des enjeux, en terme de confiance notamment : pas tant de s'attacher à une hypothétique "véracité", que de pouvoir identifier des voix pour procéder à des recoupements.
Le web comme "source" donc, mais aussi (et surtout) comme un outil qui permet de mener des analyses sur/à partir de ces sources - voire d'informations diffusées dans les médias traditionnels.
On est alors renvoyé à des problématiques beaucoup plus larges, qui devrait intéresser les enseignants au premier chef, dans ce que leur mission comporte un volet "éducation civique".
Il me semble qu'il est également question de développer à travers toutes ces interrogations, de nouvelles pratiques d'accès, de vérification, de synthèse ou encore de production d'information (enjeu de société "de l'information").
En somme : le web comme instrument d'une extraordinaire richesse pédagogique potentielle, pouvant servir au développement d'une citoyenneté active. Mais bien entendu pas sans un minimum d'efforts... ni de questionnements... et donc pas sans accompagnement pédagogique. Je repasse la balle.
Dernier mot : peut-être aussi qu'en se confrontant ainsi à l'immensité de la tâche à accomplir (pour sourcer, chercher, vérifier, analyser l'information, etc.), on pourrait mettre en avant l'intérêt de partager la charge de cet effort, en encourageant la recherche de formes d'"intelligence collective"... pour pallier au manque de temps notamment.


Commentaires
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