Des autoroutes aux chemins de l’information (les wikis)
28 juin, 2007
Le concept de shared space
En effectuant une recherche sur le thème “suppression des signalétiques routières”, je suis tombé sur un billet intitulé “Le dépassement de la signalétique ou priorité au feeling“ : mon point de départ vers la découverte du concept de shared space.
Hans Monderman en est l’initiateur et un des architectes experts pour l’initiative Shared-space.org. Soutenue par l’Europe, elle s’ancre sur des expérimentations pilotes dans 5 pays européens (malheureusement pas en France).
Une des facettes de ce concept urbanistique concerne le trafic routier :

“shared space [...] encapsulates a new philosophy and set of principles for the design, management and maintenance of streets and public spaces [...]. The most recognizable characteristic of shared space is the absence of conventional traffic signals, signs, road markings, humps and barriers - all the clutter essential to the highway. The driver in shared space becomes an integral part of the social and cultural context, and behaviour (such as speed) is controlled by everyday norms of behaviour.”
Le même quartier que sur la photo précédente, une fois repensé et ré-aménagé selon ce concept :

Les règles de circulation sont réduites au strict minimum : règle 1= rouler à droite / règle 2= priorité à droite.
L’objectif est de permettre aux usagers de tous types : piétons, vélos et véhicules à moteurs, d’évoluer au sein d’un même espace partagé, “ouvert” et “plat”.
Autrement dit comme le résume Hans Monderman dans cette vidéo, un piéton ne pourra pas surgir du trottoir sur la route, puisque la route et le trottoir sont au même niveau : ils constituent ensemble un même espace.
A noter que des aménagements de ce type sont uniquement possibles dans des zones où la vitesse serait sinon régulée à 30 km/h (voire 50), car le concept repose sur “la seule véritable sécurité de tous [...] le contact visuel, qui permet de sonder les intentions mutuelles”.
Il s’agit donc d’humaniser un espace public, en faisant le pari de la civilité.
Chaos apparent
Bien évidemment il est question d’aménager l’environnement, de telle façon que les usagers soient incités à prendre soin les uns des autres, plutôt que de s’en remettre avant tout autre chose, aux injonctions de la signalétique - cette dernière attitude véhiculant d’ailleurs son lot de transgressions.
Dans ce document (PDF:745ko) titré “Shared space - Room for everyone - a new vision for public spaces”, on trouve (partie synthèse) quelques lessons learned - enseignements tirés des expérimentations.
Le caractère bénéfique de la perte de signalétiques y est abordé. On comprend pourquoi les usagers de la route peuvent évoluer ensemble en bonne intelligence, malgré l’absence de repères :
“Lesson 5 - Better chaotic than pseudo-safe
What feels safe is not necessarily safe. And conversely what feels unsafe may actually be quite safe [...]. Because when a situation feels unsafe, people are more alert and there are fewer accidents.
Ainsi de la suppression du marquage des voies de circulation :
Separating traffic flows [...] appears to be counterproductive – the number of accidents with injuries increases. [It] blinkers people and causes an increase in speed. Because everyone has their own lane, people take less account of other road users.”
Selon les auteurs (et diverses autres sources - cf. la vidéo mentionnée plus haut ainsi que ces nombreux liens) le résultat est patent : moins d’accidents et un trafic plus fluide - notamment parce que les usagers réduisent spontanément leur vitesse.
Rapprochement avec la problématique d’usage des wikis
J’ai déjà évoqué ici le réinvestissement d’un concept architectural (patterns) aux espaces numériques. Et si on transposait celui de shared space ?
Imaginons que nous soyons usagers, non pas d’autoroutes… mais de “chemins de l’information” (les uns n’excluant d’ailleurs pas les autres - au contraire cette articulation est une facette du concept shared space).
Considérons alors les wikis comme des morceaux de territoires numériques ; conjointement au fait qu’ils sont par design des espaces partagés et ouverts.
Sur le site Velo Buc on trouve la comparaison suivante de deux approches d’aménagement urbain :
Le monde réglé - technocratique
• la vitesse comme vertu
• ségrégation des flux
• signalisation à outrance
• répression pour aligner les comportements
• la voiture comme signe de liberté et de progrèsLe monde déréglé - chaotique et créatif
• le rythme humain comme vertu
• mixité des flux
• absence de signalisation
• en revanche : contact visuel entre usagers
• appel à l’auto-discipline, “je suis responsable”
• essor de modes de transport moins nuisants
• la voiture utilisée à bon escient
On peut à mon sens dériver à merveille cette comparaison aux espaces numériques : remplacez “voiture” par tout ce qui est synonyme de poids et pollution dans le web (decorums lourds, poudre au yeux, gaspillage de ressources…) ; “contact visuel” par échanges/signaux sociaux ; “signalétiques routières” par processus de navigation et d’interaction contraignants.
Pour en revenir au wiki : les correspondances sont encore plus patentes, avec ce qui a été mentionné plus haut - concernant le changement de paradigme :
• Réduire sa vitesse ? Un wiki invite au fond à adopter un rythme plus posé pour considérer l’évolution des contenus, leur maturation ; et permettre un minimum de réflexion.
• Pas de règles d’usage balisées en dur ? C’est justement le propre d’un wiki que de laisser la libre initiative à ses usagers.
• Positionnement de chacun par rapport à tous, en bonne intelligence collective ? C’est bien la finalité et le moyen.
• Sécurité douce ? Ça fonctionne ainsi.
Conclusion
Le chaos apparent d’un wiki est-il plus efficace que la “sécurisation en dur” des contenus et processus de participation ? Je vous laisse juges.
J’ai surtout en tête la réaction de ceux qui lèvent un bouclier dès qu’on parle de wikis : au nom d’un principe qui voudrait que ce soit forcément la porte ouverte au “bazar - “c’est ainsi que l’être humain se comporte dans la “vraie vie”… nous disent-ils.
Le concept de shared space démontre justement à rebours, que sur la “vraie route” on peut faire autrement que dé-responsabiliser les usagers en les considérant comme in-civiques par nature.
Alors pourquoi pas au cœur de nos espaces numériques ?
Je conseillerais la lecture du document pdf mentionné plus haut qui aborde des questions très pragmatiques de méthodologie.
En lire plus
- Articles de Ben Hamilton-Baillie : http://www.hamilton-baillie.co.uk/articles.htm
- Wikipedia : Shared space : http://en.wikipedia.org/wiki/Shared_space
- Wired : Roads Gone Wild : http://www.wired.com/
Reportage sur Channel 4 (UK)
Voir aussi les Vidéos de l’utilisateur Shared Space sur YouTube : http://www.youtube.com/user/Sharedspace





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